Je ne pensais pas qu'il puisse exister une forme d'art théâtral aussi différente que ce que j'avais l'habitude de voir jusque là. Quand j'essayais de me représenter du théâtre traditionnel japonais, j'imaginais bien sûr des masques chevelus, des costumes de samouraïs, et des acteurs effectuant des mouvements rapides à la façon des arts martiaux.

Verdict : les masques étaient là, la vitesse n'y était pas. En fait, tout était basé sur l'extrême lenteur à la fois des acteurs et de leur voix ! La soirée était divisée entre deux pièces de théâtre : un kyōgen, pièce comique de 35 minutes, et un nô, pièce plus sérieuse durant 60 minutes. Le fond de la scène est tapissé d'un décor japonais dans les tons beiges avec un arbre tortueux au milieu façon bonsaï, et à droite se tient un cadre de porte fermé par un rideau. Des baguettes de bambou délimitent les éléments de la scène.

Soudain, le rideau se soulève vers l'arrière, et reste en suspends, flottant comme par magie. Un acteur arrive, puis deux, puis trois, tous comme des statues vivantes avançant à pas discrets, légers et lents. Chacun de leurs gestes semblent contrôlés ; leur trajectoire est précisément tracée, marcher en diagonale n'est pas concevable. La pièce comique racontait l'histoire d'un jeune homme qui va rendre visite pour la première fois à son beau-père, et lui apporte en présent une jarre de saké. Il prend un bateau afin de rejoindre l'autre rive, mais le batelier demande à goûter à son saké. Après de nombreux refus et à coup de chavirements du bateau persuasifs, le batelier se voit enfin offrir le précieux liquide, mais n'en laisse que quelques gouttes. Lorsque, honteux, le jeune homme se présente chez son beau-père, il s'avère que celui-ci n'est autre que le batelier !

Heureusement, tous les dialogues étaient sur-titrés sur un petit écran au-dessus de la scène, car même si je ne comprend pas le japonais, je connais quelques mots-clé comme les pronoms personnels ou certains verbes, et pourtant je n'en ai entendu aucun tant la voix des acteurs était déformée par les accentuations et les intonations qui allaient au-delà de l'imaginable. Les acteurs étaient en sueur à la fin de la pièce, et pourtant ils n'avaient presque pas bougé étant donné qu'ils avaient passé la majorité du temps assis dans le bateau ou assis dans la maison du beau-père ! Mais l'effort fourni pour contrôler chaque variation de la voix, qui était d'une lenteur et d'une force considérable, avait du les épuiser physiquement.

Tel que je le décris, il doit être inconcevable de rester 1h35 devant un tel spectacle, et pourtant, l'attention du spectateur est sans cesse captée soit par les fortes intonations de la voix des acteurs, soit par leurs rares mais soudains mouvements. Le début de la deuxième était un peu long toutefois ; elle parlait d'un groupe de moines qui entreprenaient un voyage dans la montagne. Harassés, ils demandent asile à une femme qui habite une vieille masure. Honteuse de sa maison, la femme accepte tout de même. Suit tout un passage sur le fait qu'elle file de la laine, puis elle s'en va chercher du bois pour faire un feu par ce grand froid. Avant de partir, elle précise aux moines que personne ne doit entrer dans sa chambre… Les moines respectent son souhait, mais pas leur guide qui attend qu'ils soient endormis pour pénétrer dans la chambre. Et là, horreur : elle est remplie de cadavres humains. Les moines se rendent alors compte que la femme est une ogresse mangeuse d'hommes ; celle-ci revient avec un masque de démon et un combat commence, durant lequel deux moines se battent avec elle pendant que les autres récitent des incantations. Le démon est enfin vaincu, et les moines reprennent leur chemin. Tout cela, au son d'une musique épurée composée de voix d'hommes, de petites percussions et d'une flûte au son délicieusement asiatique. Un combat, me direz-vous, avec des mouvements si lents ? Eh bien oui, et c'est là toute la force de cette forme de théâtre : les personnages sont tellement statiques durant toute la pièce que le moindre mouvement apparaît comme beaucoup d'action. Durant le combat, le monstre se déplaçait et donnait des coups de bâton fictifs, tandis que les deux moines le suivaient prudemment et paraient ses coups.

En fait, on pourrait résumer le théâtre nô comme un tableau majestueux et impressionnant du Japon traditionnel. Ajoutez à cela les deux trésors nationaux vivants du Japon, Nomura Man et Hôshô Kan,  venus jouer la pièce pour l'occasion, et ça y est, vous vous retrouvez au pays du Soleil levant le temps d'une soirée. 

(Crédit photo : DNA)